Les Zazas

Les Condamnés

Une matière grise et visqueuse coulait devant mes yeux. Je le savais. Je venais de perdre mes amis. Eux qui, hier encore, aimaient la vacuité des lendemains de veille, venaient pourtant d’être emmurés vivants.
Ils ne parlaient plus que d’elle. La chape. Le symbole d’une maison en construction. D’un avenir à deux. Solide. Comme du béton. Ils venaient de recevoir leur invitation pour le bal des gens bien. Ces personnes dignes d’intérêt. Celles qui emboîtent le pas d’une logique prédéfinie depuis des générations
À leurs yeux, j’étais un original. Un marginal. Un paumé.
Leurs nouvelles connaissances adoraient ma présence. Et les verrines. Surtout, les verrines.
« Celle-là, c’est au saumon. L’autre, au chèvre. C’est un tout petit peu plus spécial ».
Moi, je n’en avais rien à foutre des verrines au chèvre. Ou au saumon. Des chapes en béton. Des maisons en construction. Des terrains à bâtir. Du cours l’immobilier. Des hottes silencieuses. Du catalogue IKEA. Des tire-bouchons électriques. Des bons Groupon. Des Maxi-Cosi. Des semaines de gestation. Des enterrements de vie de jeune fille. Du mariage de la belle-soeur. Des accouchements de la semaine. Des vacances à Corfou. Des livres photos personnalisés. Ou des voitures de société.
Je n’avais rien à leur dire. Et ils en avaient parfaitement conscience. Ceci expliquait d’ailleurs ma présence. On m’exposait sur l’autel aux bibelots. Je n’étais qu’une chose insolite qu’on aime sortir aux grandes occasions.
Du haut de mon estrade, verrine à la main, je contemplais la mise à mort de mes amis d’enfance. Le niveau de béton augmentait au fil de leurs lapalissades. Bientôt, seuls leurs visages dépasseraient encore du coffrage. Ils continuaient pourtant à jacasser.
Plus que quelques secondes.
Cette fois, ils suffoquaient.

Silence.

Quoi qu’il en soit. Fameuse cette petite verrine !
Rassurez-vous, la technique de coffrage de l’artiste Dominique Bernard ne dissimule ni crimes ni verrines. Elle n’en renferme pourtant pas moins de vécu. C’est sur béton que le photographe fige l’atmosphère de lieux délaissés. À travers son oeuvre, charbonnages et usines désaffectées nous racontent leur histoire. Celle d’une époque qu’on aurait arrêtée sur images. Qu’on aurait figé. À tout jamais.
Dans le béton du condamné.

 

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CREDITS PHOTO / Artiste: Dominique Bernard / CREDITS ARTICLE: Auteur: Jeff Bertemes

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